dimanche 7 juin 2009

L'une fut ma mère

Elle était ma tante.
Elle fut une mère exceptionnelle.
Elle m'a appris à lire, à écrire, elle était aussi mon institutrice. Elle m'a appris à contempler les choses et à écouter pousser les laitues, elle m'a appris le sens des mots, leur musique en assemblage polyphonique, elle m'a appris ce que chaque mère apprend à ses enfants quand elle est capable d'amour.
Elle fut mon grand, mon immense amour, celle qui savait tout mais partageait sans compter, celle qui encourageait, félicitait, celle qui aidait à grandir.
Elle aimait la littérature et les sciences, elle disait qu'il fallait rester vertical tant qu'on avait les pieds sur terre et ne jamais désespérer car la vie est un perpétuel miracle.
Elle disait que quoi qu'il m'arrivât de grave dans la vie, elle serait toujours là, à mes côtés.
Elle fut le personnage central de ma vie, elle n'était pas ma mère selon les lois du sang, mais le coeur ne connait pas ces lois, je les ai pareillement ignorées.
Elle fut oui, une mère comme on en rencontre dans les contes de fées, une mère immense et une femme extraordinaire.
Si je suis devenue ce que je suis, si j'ai pu lui emprunter quelques uns de ses talents, c'est uniquement grâce à ce qu'elle m'a donné.
Je l'aimais.
Je l'aimais comme il est impossible de dire, je l'aimais avec force et rage aussi.
Elle m'a quittée, j'étais jeune encore et je me suis longtemps refusée à admettre qu'un tel amour puisse se réduire au néant.
Plus personne alors ne m'aimerait comme elle m'avait aimée, plus personne pour m'écouter jamais, me consoler, me dire ces mots qui aident à guérir, me rassurer, plus personne, jamais, jamais.
Le "jamais" est un puits sans fond.
Et des larmes, rien que des larmes à ravaler.
Cela fait vingt trois ans que ma tante-mère est morte, cela fait aussi vingt trois ans que je pense à elle chaque jour, chaque jour, jusqu'à la fin des miens.
Elle fut une mère exceptionnelle et ma plus belle histoire d'amour.

Parce que Sylvie a écrit un très beau billet et parce qu'à la suite de mon commentaire, elle a eu la délicatesse de mettre la chanson de Barbara "Rémusat", j'ai eu envie de recopier les paroles de cette chanson qui me touche profondément.
Je suis orpheline et c 'est un immense chagrin dont je ne guérirai pas, mais je suis devenue il y a un peu plus de vingt ans, mère à mon tour et c'est un bonheur fou comme l'amour, quand il vous a été offert un jour.


Rémusat

Vous ne m'avez pas quittée
Le jour où vous êtes partie.
Vous êtes à mes côtés
Depuis que vous êtes partie
Et pas un jour ne se passe,
Pas une heure, en vérité,
Au fil du temps qui passe
Où vous n'êtes à mes côtés.

Moi, j'ai quitté Rémusat
Depuis que vous êtes partie.
C'était triste, Rémusat
Depuis que vous n'étiez plus là
Et j'ai repris mes valises,
Mes lunettes et mes chansons

Et j'ai refermé la porte
En murmurant votre nom.
Sans bottines, sans pèlerine
Mais avec un chagrin d'enfant,
Je suis restée orpheline.
Que c'est bête, à quarante ans.
C'est drôle, jamais l'on ne pense
Qu'au-dessus de dix-huit ans,
On peut être une orpheline
En n'étant plus une enfant.

Où êtes-vous, ma nomade,
Où êtes-vous à présent ?
Avec votre âme nomade,
Vous voyagez dans le temps
Et, lorsque les saisons passent,
Connaissez-vous le printemps,
Vous qui aimiez tant la grâce
Des lilas mauves et blancs ?

Que vos étés se fleurissent
Dans votre pays, là-bas
Aux senteurs odorantes
D'une fleur de mimosa,
Que votre hiver se réchauffe
Au coin d'une cheminée,
Que les saisons vous soient douces.
Vous avez tant mérité.

Vous disiez : "Pas une larme"
Le jour où je n'y serai plus."
Et c'est pour vous que je chante,
Pour vous que je continue.
Pourtant, quand je me fais lourde,
Oh que j'aimerais poser
Mon chagrin à votre épaule
Et ma tête sur vos genoux.
Vous ne m'avez pas quittée
Depuis que vous êtes partie.
Vous m'avez faite orpheline
Le jour où vous êtes partie
Et je suis une orpheline
Depuis que vous m'avez quittée...


Par suite d'encombrement du canal lacrymal, j'exprime le regret de ne pouvoir mieux écrire ces mots que j'aurais aimés somptueux, je crains de ne pas être à la hauteur de l'hommage, elle n'aimait pas les hommages.



8 commentaires:

Leiloona a dit…

Je crois que l'encombrement lacrymal est contagieux ...
Merci pour ces mots, Lolo. Pour tes mots sincères.

Je danse sur un fil a dit…

Nous sommes petites soeurs orphelines Leiloo et je pense à toi aussi.
Si tu savais comme je m'en veux d'avoir écrit ce texte "à la volée".Je me relis, je vois les répétitions, j'aurais pu faire mieux mais je n'avais pas envie d'y réfléchir.De toute façon, elle aurait aimé, répétitions ou pas et elle m'aurait dit que c'était le plus beau texte qu'on lui ait écrit alors qu'elle en possédait de divins mais pas de moi, c'est vrai ;-)
Elle aurait dit : "oh, mais tu sais, je n'ai rien d'exceptionnel", parce que c'est toujours, ce que les gens exceptionnels répondent.
Ca devrait être un jour de joie, ça l'est aussi, mais je ressens cruellement cette absence et ce point final qui me rentre dans les côtes et m'estourbit un peu trop.
Je cite cette phrase désormais célèbre du chef d'oeuvre d'Albert Cohen (encore) extraite du "Livre de ma mère":
« Aucun fils ne sait vraiment que sa mère mourra et tous les fils se fâchent et s'impatientent contre leurs mères, les fous si tôt punis. »

Moi aussi, tu sais, je me suis impatientée quand je la voyais vieillir et que je ne voulais pas que la vieillesse me la torde.
Je l'aimais tellement, tellement...

Leiloona a dit…

Je t'assure qu'on ne voit pas les répétitions ... et puis c'est parce que tu l'aimes fort que tu voulais écrire un texte ciselé à la perfection. Mais je préfère la pierre à l'état brut et sincère. Non, vraiment, je crois que ce message lui plaira.

Mango a dit…

Je reste sans voix tant ce texte est beau et me touche! Tu écris magnifiquement et avec une telle sincérité! Et la chanson de Barbara que je ne connaissais pas est parfaitement en accord.
Ma mère m'a quittée il y a cinq ans et je ne m'en remets toujours pas! Pour un jour de fête des mères , quel beau cadeau!
(PS as-tu reçu mon mail maintenant?)

Je danse sur un fil a dit…

Mango oui,j'ai bien reçu ton mail, le livre part demain.
Perdre sa mère, celle qu'on a aimée et qui nous a aimée, c'est le malheur en personne...

sylvie a dit…

C'est un beau texte. vraiment.
Les larmes et les rêves sont de beaux cadeaux qui nous aident à vivre.

Anonyme a dit…

Je ne peux que rester muette, muette de l'âme et de l'esprit et du coeur car je n'ai pas de résonance ; pas muette en paroles (d'où viennent les paroles ?), mais mes paroles seraient hum disons tranchantes vis à vis de ma mère.

Alors je me tais et je savoure tes lignes d'amour si parfaitement cajolées dans tes tiroirs à souvenirs...

Rose

Anonyme a dit…

Plus d'une année que ton sol est en jachère, que plus rien ne pousse, que les quelques graines qui ont résisté ont fâné ; comme je suis désolée et triste ce soir en repensant à nos échanges ; nous n'en croisons finalement pas tant que ça des personnes au-dessus du lot ; tu en faisais partie...

Il semble si loin le temps où tu faisais péter les stat' sur leschatsdumaquis ;-)

Je pense souvent à Gaïa qui m'a laissé orpheline de ses nouvelles

Cela n'a rien à voir alors je ne sais pas pourquoi j'ai fait un rapprochement avec le décès d'Annie Girardot ; le fil conducteur de l'esprit est complexe, n'est-ce pas ?...

Rose