lundi 11 mai 2009

Le petit brodequin de mon coeur

Il y a quelques années, j'ai écrit dans un de mes innombrables cahiers qu'on ne devrait jamais plus marcher sur les traces de son enfance, j'écrivais aussi que mon carnet d'adresses était un cimetière.
Depuis, j'ai usé d'autres carnets d'adresses, rayé des noms, oublié des visages, des voix, tourné des pages et ouvert d'autres cahiers.
Mais il arrive que la musique ne s'arrête jamais, qu'à peine un son est-il réentendu pour qu'affleurent alors les souvenirs d'une vie "autrefois".
Une vie de petite fille dans une campagne bourguignonne, une vie miraculeusement protégée des coups du sort et du tocsin qui sonne.
Une vie rythmée par les saisons qui toutes ont déposé chez moi leur petite poussière d'âme. Elles se révèlent aux odeurs, mais aussi à l'évocation de certains noms, ainsi "brodequin" me rappelle les chaussures que nous avions tous, enfants des campagnes, pour affronter l'hiver.
Brodequins épais aux contreforts si durs à assouplir, cuir au grain rustique et lacets solides. Nos brodequins n'avaient aucune fantaisie, ils devaient supporter les flaques, le gel, résister à la morsure de la neige, étaient cirés chaque dimanche et, par souci d'économie, duraient parfois plus d'une saison. Je pense à ces orteils qui ont trompé les pointures en doublant les chaussettes, petits orteils qui valsaient trop large sur leurs semelles de bal, orteils devenus grands qui se cabraient et ruaient sous les ampoules, je pense à mes brodequins d'hivers, immuablement bruns comme la châtaigne, immuablement amenés chez le cordonnier à la fin de l'hiver, mes brodequins aux oeillets rouges.
J'y pense parce que je vais encore devoir voiler un nom de ma mémoire, un nom d'école, et d'écolière. Le nom d'une autre petite fille de la campagne, une qui, comme moi, portait les nattes et le cartable sur son dos, une qui, comme moi, après l'école, allait sauter à brodequins-joints dans les petites mares glacées pour voir se fendiller la croûte et risquer de tomber à l'eau, un acte qui, nous semblait-il, était d'une incroyable témérité.
Le nom disparait de mon carnet, un nom que pourtant, j'ai toujours réinscrit, carnet après carnet. Nous ne nous sommes jamais perdues, retrouvées régulièrement, de vie en vie, de départs en arrivées, de souvenirs en éclats de rires, nous prenions de nos nouvelles, nous partagions quelques intants et puis nous repartions, parce que c'est bien ainsi que les hommes vivent.
Elle me parlait toujours de mes brodequins, j'étais la seule à me distinguer à cause de ces oeillets rouges où passaient les lacets, et nous en riions, nous qui, maintenant, chaussions nos orteils citadins devenus délicats, dans de fines coutures et du stiletto d'art.
Elle parlait de cela et de bien d'autres choses encore qui font ce soir comme un long chant du cygne.
Elle n'est plus, elle n'existera plus ailleurs que dans ma mémoire qui se vivifie chaque fois un peu plus.
Est-ce bien ainsi que les hommes vivent ?

Nos brodequins Danielle, je m'en souviens !



4 commentaires:

Leiloona a dit…

C'est bien ainsi que les hommes vivent, oui.
Et grâce à ton message, si doux et mélancolique, qui s'ajoute à la toile du net, cette petite fille aux nattes perdurera.

Mango a dit…

(Tiens, Leiloona ici aussi! Je viens de lui écrire sur mon ancien blog! Quelle coîncidence!) Mais pardon pour cet aparté!

Quel joli texte que celui-ci!Oui, les amis qui s'en vont emportent toujours un peu de nous avec eux! Quant aux brodequins, moi qui suis d'enfance bretonne, je me souviens surtout de nos galoches pour aller en classe. On gardait les chaussons de feutre et on remettait ces espèces de sabots légers pour sortir!Je les avais oubliés ceux-là

Je danse sur un fil a dit…

Ah mais c'est que Leiloona, la "magic blogueuse" est une vieille connaissance, enfin quand je dis "vieille"...
Je vous remercie Mesdames, j'ai plagié le titre d'un livre du très aimé et regretté Yves Navarre "le petit galopin de nos corps" pour l'adapter à mes brodequins qui me tenaient tant à coeur.
Mango, toi, tu es d'enfance bretonne et moi c'est mon nom qui sent bon la Bretagne ;-)

Diane a dit…

Et chez nous c'étaient des grosses grosses bottes de caoutchouc remplies de fourrure et de feutre dans lesquelles nous entrions avec nos souliers.

C'était laid et chaud.