lundi 8 septembre 2008

Un peu de moi



C'est le début de mon histoire, ce qui a eu lieu avant n'a pas réellement existé, je n'ai fait que naître.
Je suis arrivée dans cette maison de femmes. Pas n'importe quelles femmes, celles qui se sont acharnées à me rendre la meilleure part de moi-même.
Elles étaient deux.
Marie-Madeleine sur la photo, ma grand-mère.
Jadis, je lui ai consacré un billet sur mon blog défunt, je lui en écrirai un autre. J'aimerais que vous la regardiez..
Elle était ma grand-mère magnifique, ma grand-mère sublime d'intelligence. J'aimerais que vous voyiez ses mains. Des mains comme je n'en ai plus jamais rencontrées. Des mains de laborieuse, des mains qui ont tout vu, tout senti, des mains auxquelles pourtant elle accordait des soins. Chaque soir, elle enfilait des gants de coton sur ses crevasses.
J'aimerais que vous vous arrêtiez sur son regard, qu'y lisez-vous ? N'y voyez-vous pas comme un voile ?
Je tiens à cette photo comme à la prunelle de mes yeux, j'ai si peu de photos de ma grand-mère et je réalise ce qui m'a échappé enfant.
Je l'aimais d'amour, je l'aimais tellement.
Un seul de mes doigts sur sa main et pourtant la sensation que rien, jamais ne viendra me décrocher de ce roc. Toute sa vie, ma grand-mère m'aura protégée. A l'heure où j'écris ces faibles mots, j'éprouve toujours la sensation du dessus de sa main, là où sinuent les veines, comme de petits fleuves bleutés, là où la vie se sent sous la pulpe des doigts, là où j'aimais à l'embrasser.
Elle était ma grand-mère aimée, elle m'a aussi appris le métier de femme.
Le martinet n'a jamais frappé, ustensile à usage dissuasif dont je n'ai connu la signification que plus tard, la violence ne m'a jamais été enseignée par "mes" femmes, je l'ai rencontrée ailleurs sous de fort beaux traits, je n'y ai pas succombé.
Marie-Madeleine, la vosgienne, qui faisait dix kilomètres en sabots de bois pour aller à l'école.
Marie-Madeleine au nom de pleureuse, elle qui ne pleurait jamais, ne fréquentait pas les églises et détestait les bondieuseries.
Marie-Madeleine du pays des loups, arrachée à cette école qu'elle aimait par dessus tout pour s'engager cuisinière dans les hôtels de la vallée.
Marie-Madeleine, perle rare, perle unique à la nacre sombre, aux prunelles de jais, aux colères empiriques, Marie-Madeleine féministe avant l'heure, militant pour le travail des femmes.
Marie-Madeleine qui, sa vie durant, aura connu les plus durs labeurs sans une plainte, sans un gémissement. Marie-Madeleine qui me fit promettre sur son lit de mort de "bien faire ma soupe chaque jour" et qui m'aura enseigné tout au long de mon enfance l'art de se montrer digne en toutes circonstances. C'est un privilège de pauvre, disait-elle que de porter propre le seul habit qu'on possédât, de cirer ses chaussures et de ne devoir aucun sou à personne, dussions-nous manger des patates.
Les meilleures patates que j'aie jamais mangées ont été rissolées par Marie-Madeleine.
Ma grand-mère au maigre chignon blanc que je tressais chaque matin avant de l'enrouler au bas de sa nuque. Elle avait gardé une nuque de jeune fille, une nuque fragile qui appelait le baiser, je le lui faisais, elle me chassait en riant. "ce ne sont pas des manières".
J'ai aimé ma grand-mère au delà de ce qui est possible d'écrire, j'ai aimé ses combats, elle qui cuisinait des journées entières pour que les plus pauvres aient un ventre rempli.
Elle m'a appris des choses qu'aucune ligne ne pourra jamais restituer, elle m'a appris l'art du silence, l'économie de paroles quand les mots ne servent plus qu'à trahir. Elle m'a appris l'humour qu'elle avait vif et acéré, elle m'a surtout appris l'amour qui ne se gargarise pas de belles paroles mais d'actes quotidiens et répétés.
Elle adorait qu'on lui fasse la lecture à voix haute, elle adorait Victor Hugo et la poésie, la "connaissance" des maîtres la laissait pantoise d'admiration, est-ce pour cela que ses deux filles sont devenues institutrices ?
Ma grand-mère tant aimée dont l'absence continue à ce jour de me peser.

Mes souvenirs sont tellement emplis de toi, de l'odeur de ton eau de Cologne jusqu'au bruit de tes chaussures en cuir tressé qui me ravissait. Ton petit chapeau noir en paille, ta robe des dimanches, ta chaîne filigranée et tes deux alliances, ta petite bague de fiançailles que j'ai toujours avec moi.
Tu possédais peu et cela t'était bien égal, j'en suis héritière et mon legs est pourtant immense.
Il n'est pas un seul jour où je ne pense à toi, je me demande ce que tu dirais aujourd'hui, me voyant évoluer, est-ce que tu serais fière de moi ?
Tu sais, Clément, ton arrière petit fils a eu vingt ans hier, tu ne l'as jamais connu et c'est un mal qui me ronge, tu l'aurais adoré, il te l'aurait tellement rendu.
On ne cesse jamais d'aimer, jamais.
Je n'honore pas ta tombe mais je sais que tu t'en fiches, tu n'aimais pas les cimetières, moi non plus.
Tu avais 95 ans en 198o, je venais de fêter mes 21 ans, j'avais passé 17 ans à tes côtés, c'est assez pour apprendre le meilleur.
Je t'aimerai toujours, c'est trop peu de le dire.

7 commentaires:

Anonyme a dit…

sans voix, sans mots
c'est doutendre et violent d'émotions
des fois j'me dis que la vie c'est beau, c'est rare mais c'est là maintenant, l'instant présent

Pascal

Je danse sur un fil a dit…

Merci mon Pascal.
(petit bruit des baisers sur tes joues) (et un autre smack à Joséphine)

leschatsdumaquis a dit…

Cet article est forcément bien rangé dans tes "graines rares".

Marie-Madeleine t'a laissé le meilleur legs universel qui soit, l'Amour.

Savoir Le donner.

Savoir Le recevoir.

Ce n'est pas à la portée de tout un chacun.

Tu excelles dans cet échange, bella.

Rose

Homer a dit…

Tu racontes bien. Très bien. C'est doux, c'est plein d'émotions et de sincérité. Et la photo qui l'accompagne est de la même teneur ; ces deux mains qui s'empoignent comme pour marquer l'amitié, la solidité du lien. Important dans l'histoire d'une enfant d'avoir des adultes sur qui elle peut compter.

Très gros bisou tout doux. ;-)

Leiloona a dit…

J'ai dû attendre un peu avant d'écrire ce petit mot, tant les larmes coulaient ... voilà un mot qui m'a remué les tripes.
Pourquoi ?
Parce que j'aurais pu écrire les mêmes mots. Ma grand-mère ... ma babou aurait pu être une grande copine de ta babou. Même regard sur lequel se pose un voile de temps en temps, mais qui jamais, jamais ne se laisse abattre malgré cette vie qui ne l'a pas épargnée.
Babou sans qui je ne serais pas celle que je suis. Ma seule racine. Mais quelle racine !
Je comprends, je bois tout ce que tu as écrit ma Lolo. Comme je comprends ce vibrant hommage.
Et ces femmes, savent-elles tout le bien qu'elles ont fait ? Ces femmes qui se sont entièrement données pour leur petite-fille ...
Nous leur devons beaucoup.
Et c'est là que je me dis que nous nous ressemblons drôlement ma Lolo.

Et si ta grand-mère pouvait te regarder aujourd'hui, je suis certaine qu'elle aurait les yeux remplis de fierté.

Mille baisers.

Je danse sur un fil a dit…

Merci à vous quatre, merci du fond du coeur, parce que j'ai écrit ces mots pour elle qui mériterait qu'on lui consacrât un livre entier.
C'était une femme extraordinaire, très en avance sur son époque, elle voulait qu'une femme soit capable d'assurer sa pitance seule sans dépendre financièrement d'un homme, elle qui toute sa vie, avait épargné sou à sou, elle qui lorsque mon grand-père, garde forestier revenait les jours de paye, s'arrangeait pour lui subtiliser son salaire, il l'aurait intégralement bu au bistrot. Pascal, souviens-toi de ce que j'écris ici, Danielle a connu mon grand-père, moi pas, tu comprends ce qu'elle a vu...
Ma grand-mère voulait aussi qu'une femme sache conduire et nager (?), elle avait une peur bleue de l'eau.
Elle vouait un véritable culte à l'école de la république et serinait bien avant l'heure que la liberté pour une femme, c'était d'étudier, étudier et étudier encore.
C'était une taiseuse qui aimait mon verbiage sonore.
Elle ne connaissait pas le geste tendre pour ne l'avoir jamais reçu, sa famille était si pauvre qu'à part elle et l'un de ses frères, tous ont été employés dès leur plus jeune âge pour subvenir aux besoins de la famille, telle était son époque.
Ca n'a l'air de rien hein, mais quand on est née en 1885, l'électricité dans une maison, l'eau courante sont des miracles, elle trouvait ça largement aussi grandiose que la pilule et l'absence de gaine.
Une intelligence terriblement pointue, celle là même qui m'a ébahie toute ma vie avec elle.
Une Reine ma Marie-Madeleine, une reine en jupe de coton, une babouchka comme la tienne Leiloo.
Ma Leiloo, tes mots aussi m'ont arraché des larmes, je sais ce que tu as vécu, je sais combien ta babou est importante à tes yeux, n'est-ce pas notre petit rôle que de leur rendre grâce une fois, une seule dans toute notre vie ?
Ta babou, Leiloonette qui a enduré des calvaires aussi mais qui a maintenu la verticale pour toi, pour vous.
J'ai passé mon enfance au milieu de deux femmes tellement merveilleuses que parfois je me pince pour vérifier.
Ce n'était pas un rêve, c'est ce qui me fait vivre, ce qui me donne des forces, c'est à elles deux que je le dois.

Diane a dit…

Touchée et émue même si j'ai perdu les mots pour tout dire depuis plusieurs mois...
Touchée. Même sans mots.