vendredi 19 juin 2009

Mère et fille

Je traversais une période dite nostalgique, quelque chose dans l'air,un parfum de mère qu'on vaporiserait dans une pièce. Ca sentait bon, ça sentait les confitures qu'on vient de mettre en pots, la terre qu'on finit de sarcler, la chaleur qu'on respire sur l'épaule et Arpège de Lanvin.
Bref, je "nostalgeais" quand ce livre m'est miraculeusement tombé entre les mains, disons, que le titre a accroché mon regard et je l'ai emprunté dare-dare.
Si le nom d'Eliette Abécassis ne m'était pas inconnu, je n'avais cependant jamais rien lu d'elle.
J'ai commencé ma lecture par la dédicace qui disait "à ma mère, à sa mère l'artiste", le décor était campé.
A la troisième page, je savais qu'il serait question de Sonia et Nathalie Rykiel mais imaginez mon étonnement, inculte que je suis, non addict au who's who, j'ai d'abord pensé qu'Eliette Abécassis était la fille de Nathalie, et petite fille de Sonia, à la 10e page, j'ai été saisie d'un doute suffisant pour aller consulter la généalogie de l'auteur.
Si les liens qui les unissent ne sont pas ceux d'une cousinade, un autre lien existe en revanche bel et bien, Eliette a suivi les femmes Rykiel pendant un an pour écrire son ouvrage, de quoi terminer la robe de bal couleur Rykiel.
Il y est essentiellement question d'amour et à toutes les pages,.
Le même thème, maltraité et décliné sur des centaines de pages aurait pu virer au soporifique, à la mièvrerie et au cornichon ramolli mais l'écriture d'Eliette est si belle, si déliée, le poignet si habile, les jambages si puissants et les rondes si moelleuses que l'émotion loge toujours au ras des cils.
L'amour oui, et la difficulté d'être une fille quand on s'appelle Nathalie et que sa mère est la célèbre Sonia. La difficulté de se construire une identité, quand où qu'on aille, quoi qu'on tente, Sonia est là, omniprésente, à rappeler son existence de diva créatrice, à marteler les conseils, à garantir le seul amour durable.
Sonia, la russe, rousse, roumaine, juive et française le tout à la fois, Sonia la flamboyante qui se rêve mère de dix enfants. Sonia qui aime la littérature et les mots et qui par le truchement d'une robe de grossesse qu'elle se fait faire, va découvrir ce qu'un simple coup de ciseaux peut révéler de vocabulaire.
Ainsi fit-elle avec le tissu ce que d'autres faisaient avec la plume, Sonia écrivit des tissus.
Sonia qui n'aime rien tant que le noir et le sombre, Sonia qui aime les hommes passionnément car la passion est chevillée au corps de liane de Sonia.
Sonia l' ogresse, dévore tout de très bon appétit comme elle dévore de baisers Nathalie, sa fille, son amour.
Nathalie, la fille, celle dont Sonia dit en parlant de sa beauté qu'elle a "une beauté de pas tous les jours", Nathalie enfant qui ferait n'importe quoi pour que sa mère ne la quitte pas le soir, qui va jusqu'à s'accuser de fautes qu'elle n'a pas commises pour retenir son attention, Nathalie adulte qui attend la bénédiction de sa mère sur le choix de son mari, Nathalie encore qui ne sait ni ne peut ni ne veut sans doute, se séparer de Sonia mais essaie cependant en y mettant des rages.
Un binôme presque estropié par la puissance de leurs sentiments. "Rien sans toi"
La rousse Sonia qui décide tout et de tout et qui aime sans jamais éprouver de satiété, la rousse impériale ne sait pas comment vivre sans Nathalie.
Lui laisser l'espace ? Oui mais...
Car dans cette histoire, tout fonctionne sur le "mais" qui dédouane l'une et qui légitime l'autre.
Une histoire de passion torride, une histoire où tous les fils sont si étroitement imbriqués les uns aux autres, qu'on ne s'étonne plus que les deux, mère et fille soient si maîtresses de leur art.
Le livre est très beau parce qu'il ne fait pas que raconter les deux femmes, il les fait parler, elles évoquent la maternité, la relation avec les hommes et leur entourage, leur propre histoire très personnelle. C'est beau sans jamais être impudique. C'est âpre et violent, chaud et froid, c'est une montagne russe évidemment, une possibilité et autant d'impossible
On découvre ce qu'il faut à Nathalie pour qu'enfin elle sorte de sa gangue, pour que Sonia accepte de ne plus l'inféoder.
Certaines pages sont sublimes comme celles où Nathalie défile sur le podium pour sa mère alors qu'elle est très inquiète de son pouvoir de séduction, elle qui se trouve plus ronde, moins ci, plus ça, qui ne croit pas posséder le charisme de sa mère, qui pense que cette "beauté de pas tous les jours" est assurément un handicap.
La voilà Nathalie sur le podium, qui, brusquement défait les boutons de sa veste et apparait nue, comme au premier jour où Sonia l'a fait naître.
Ce livre m'a beaucoup touchée.
J'ai aimé ces deux portraits de femmes, en apparence si différentes et si terriblement semblables, chacune étant la chair de la chair de l'autre.
C'est un livre de chair, qui parle d'amour, comme de tremblements et d'éruptions, de soie et de douceur, c'est un livre près du coeur, près du corps comme les pulls de Sonia, comme ses coutures à l'envers , comme ses rayures multicolores qui nous rappellent que rien n'est figé, une rayure pour le rire, une autre pour les pleurs, une autre encore pour la femme d'aujourd'hui, une autre pour celle qu'on imaginera demain...
Pratiquement à la fin du livre, Eliette a écrit une phrase longue, très très longue mais d'une grande clarté, luminosité, devrais-je dire, qui m'a mise moi, dans la position du perchiste, je me préparais, j'estimais la distance, je faisais quelques pas, je m'échauffais et quand j'ai franchi la phrase avec ma perche, j'ai vérifié si j'en avais encore besoin, que l'amour, c'est vraiment un moteur.
C'était très bon !

NB: Sonia Rykiel appelait une de ses robes "la frôleuse", quel joli pas de danse !

Je ne saurais jamais résumer avec objectivité, tant pis !


6 commentaires:

Ys a dit…

Tu parles très bien de ce livre et on sent qu'il t'a touchée. Malheureusement, ce genre de sujet ne m'intéresse pas, les histoires de femmes, de relations mère-fille m'ennuient souvent...

Je danse sur un fil a dit…

Oui, je comprends, mais j'avais un peu le mal de mère, je reconnais que mon jeu de mots est assez pathétique et peut être avais-je besoin de cette lecture ;-)

Mango a dit…

Tant mieux que la subjectivité l'emporte dans ton commentaire! On ressent très bien tes émotions! Ne l'ayant pas lu, je ne sais pas si ce livre est réussi,mais ton billet l'est totalement! Je crois cependant que ce récit me plairait aussi!

Leiloona a dit…

Hey mais tant mieux si tu es subjective ! J'ai adoré quand tu as parlé de cornichon ramolli ! L'image est excellente ! :D
Je ne sais pas si j'ai vraiment envie de lire cette histoire de mère dévoreuse ...

Je danse sur un fil a dit…

@ Mango, je ne sais pas si ce livre te plairait, je l'ai trouvé "par hasard", c'est juste cette nuance, ce moment précis où j'avais besoin du mot mère qui a influencé ma lecture.

@ Leiloo, je ne te le conseille pas, et surtout pas maintenant, on reverra ça dans vingt ans ;-)

Celsmoon a dit…

J'avais adoré ce livre... tu peux trouver mon billet sur le blog :) En tout cas, j'aime comme tu en parles... On sent le rythme dans lequel il t'a tenu, on entends ta respiration... Qu'importe pour la subjectivité... mais comment parler d'un livre sans parler avec son coeur ?