dimanche 5 octobre 2008

Parler

La semaine dernière a été riche de fort jolis moments.
Il existe au Centre Hospitalier une gazette interne que les chroniqueurs tâchent d'alimenter régulièrement. le système de santé étant extrêmement hiérarchisé, il n'est naturellement pas question de léser certaines majestés et les médecins entendent bien figurer à la une. Je suis une de ces chroniqueuses et ma participation est toujours de l'ordre du "non médical". J'ai pour habitude de mettre en lumière certains services satellites dont personne ne parle habituellement, c'est mon écot à l'égalité.
Cette fois-ci, il était question de "zoomer" sur l'Aumônerie, j'ai accepté bien volontiers. J'ai donc rencontré les aumôniers(es) chez nous, et les autres référents des cultes. Notre aumônerie est oecuménique, un pasteur, des aumôniers(es)titulaires, un prêtre et un référent du culte orthodoxe qui n'est quasiment jamais appelé, mais il existe, un référent du culte musulman et le rabbin que je n'ai hélas pu rencontrer, il n'a jamais honoré les rendez-vous, mais il était fort occupé, il est vrai par les fêtes du nouvel an juif et celles à venir d'Hanouka.
J'ai mis du coeur à l'ouvrage pour un certain nombre de raisons, d'abord je suis athée et je n'en fais ni mystère ni problème. Je fréquente les églises, je les aime beaucoup et j'avoue également une immense curiosité et autant d'admiration à l'égard de ceux qui possèdent la foi. La vraie s'entend !
D'autre part, ce petit exercice de journalisme m'oblige à la rigueur. Je n'avais droit qu'à une page du magazine interne et c'est bien peu pour la bavarde que je suis ordinairement. Je suis donc tenue à la concision et à rendre la substantifique moëlle sans me vautrer inutilement dans les détails, ce qui, pour moi, est une prouesse.De plus le "style" journalistique n'est pas le mien et là aussi, je dois faire des efforts, or, ce qui me plait, c'est la notion d'efforts justement. la récompense est une bigarreau sucrée sur le gâteau mais l'effort à lui seul me booste tout le système, et ce qui alimente encore davantage mes fourneaux, c'est la nécessité de rendre ma copie dans un délai extrême, j'ai eu à peine une semaine. L'urgence est un de mes moteurs. Alors que je suis une espèce de lente chronique, de contemplatrice éperdue, alors que je me noie en projets divers et diversement remis, dès lors qu'une urgence requiert tous mes sens, je deviens excellente.
Je sais, ce n'est pas évident à comprendre mais ainsi fonctionné-je.
J'ai adoré rencontrer les aumôniers(es), loin d'être uen association ou un mouvement prosélyte comme on aime encore trop à l'estimer, j'ai conversé avec des gens authentiquement charmants et à l'écoute. Une écoute bienveillante pour laquelle, certes, ils sont formés, mais d'une qualité rare. Des personnes au sourire accroché aux lèvres sans qu'il soit professionnel ni rictus forcé, l'endroit est accueillant, chaleureux, et chacun peut s'exprimer sans crainte, se délester de ses poids, de ses interrogations, de ses doutes, de ses peurs. j'ai compris qu'une aumônerie était extrêmement importante qu'on soit croyant ou non, fervent ou non.
Je suis retournée le lendemain avec Thérèse ma collègue trompe la mort, celle qui résiste à trois ruptures d'anévrisme, celle qui croit fermement.
Nous nous sommes toutes deux assises dans la salle de prières, la main dans la main, elle priait, et moi aussi sûrement.

Un peu plus tard dans la même semaine, alors que je devais subir mon petit examen de routine chez le gynéco, celui-ci m'appelle pour me prévenir qu'il a un bloc urgent et qu'il ne pourra me recevoir, comme il est hélas coutumier du fait, il me propose de m'adresser à sa collègue, ma foi, l'examen étant purement clinique, j'accepte.
Je me retrouve face à une blondinette adorable aux grands cheveux. La voilà qui me questionne mais qui y met un cran au dessus. La voilà qui me parle de cette foutue pré-ménopause qui me taraude. Bon, j'essaie de faire court, je lui explique que mes douleurs ne sont en rien physiques, je n'ai pas de bouffées de chaleur, j'ai des cycles anarchiques mais j'ai l'âge requis pour ce début de fantaisies. Non, voyez ma petite dame, ce qui m'ennuie positivement c'est de me voir vieillir, un pas de plus vers la mort. Ca tombe d'autant mieux que quelques jours auparavant, j'ai exprimé ma peur de la mort devant l'équipe de l'aumônerie et que personne ne s'est gaussé, personne n'a minimisé ni nié cette peur, au contraire, nous en avons parlé calmement, j'ai réalisé que j'étais capable de dire ma frayeur sans qu'on me remette sur le tapis le coup de la biologie inéluctable. Mieux, j'ai été "prise au sérieux".
Je redis donc ma frayeur à la jolie blonde et je lui explique également que ce doit être métaphysique, je suis contrainte aux deuils et je n'en ai aucune envie. Comprenez-moi bien, je ne vais pas refaire d'enfant, même si j'en suis encore un peu capable, encore que...avec ces maudites hormones... mais bon, de savoir que bientôt le glas sonnera, pouf ! comprenez moi encore un instant, je sais bien que je n'ai plus vingt ans, l'image que me renvoie mon miroir est assez parlante, mais ma tête, alouette, elle doit à grand peine dépasser les 25 ans, et vous imaginez ce que ça représente de cacophonie pour moi, ces cris de désordre. Je suis, je vis en dysharmonie avec moi-même, ah non, hein, ne me parlez pas d'accepter la situation, je n'y parviens pas, je trouve au contraire que c'est une vaste escroquerie, je ne veux pas accepter, je m'y refuse obstinément, j'accepterai quand je serais morte. Ah non non plus, je ne veux pas davantage me faire botoxer et rectifier la ptose mammaire, je ne trouve pas marrant un seul instant de vieillir et de voir mes chairs s'avachir, mais je ne veux pas davantage ressembler à une vieille belle, non, je vous le dis, en vérité, c'est métaphysique !
Ah et puis pendant que j'y suis, ne me prescrivez pas d'hormones, je ne les prendrai pas, na !

La blondinette m'a laissé tout ce temps du monologue sans m'interrompre et quand elle prend enfin la parole, après ma grande tirade, c'est pour me dire qu'elle comprend très bien.
????
Elle comprend très bien ??? c'est qui cette blondinette ? la fiancée de Merlin ?
Oui, elle a très bien compris et dans la façon qu'elle a eue elle aussi de reprendre point par point mon discours, je sais qu'elle aussi m'a "prise au sérieux".
Le reste de notre conversation restera secret, elle m'a conseillé de lutter parce que je suis déjà une lutteuse parait-il et puisque je parviens à libérer mes colères, je serais apte selon elle à en refuser les ravages, jusqu'à quand ? je l'ignore, elle aussi, mais la vérité tient parfois à quelques mots très clairs, "lutter", ma foi, je crois que oui, je sais faire, luttons donc !

On n'a jamais rien fait de mieux que la parole. Elle seule est évidente.

4 commentaires:

Diane a dit…

Oui mais un jour lutter ne donne plus rien sur un niveau et il faut alors lutter sur un autre niveau.
L'irrémédiable ramolissement est là et soit on ignore et on se cache la tête dans le sable, soit on fonce dans la vie avec plein d'oublis, des mots qu'on cherche, des trucs qu'on égare ne sachant où on l'a planqué... et ça continuera sur autre chose sans doute. C'est plein d'étapes vieillir mais des étapes impossible a accepter.
C'est dur la lutte. Mais ça reste le seul moyen de se tenir la tête hors de l'eau.
Quand on commence a cacher des trucs aux autres parce qu'on a une certaine honte...
Enfin bon. Je lutte fort moi aussi.

Callophrys a dit…

je te comprends tres bien....moi aussi j'ai l'age de la premenopause (mais je ne l'ai pas encore)et je trouve revoltant que les hommes puissent faire des enfants tant qu'ils peuvent....heu...tu vois ce que je veux dire...? lol et que nous nous ne puissions plus à un age qui ne nous semble pas si respectable que ça.....mais pour ma part j'ai du faire mon deuil à ce sujet au bout d'un enfant (j'avais 32 ans)car mon (ex) mari n'en voulait plus......et puis il y a quelques temps j'ai rencontre quelqu'un...une envie de faire un bebe .....mais pas à 46 ans Madame me suis je dis....

par contre ,comme toi, pas de botox and co .....des cremes ...le reve est permis ....lol
il y a un moyen de rester jeune dans sa tete et à peu pres dans son corps (s'il le veut bien) c'est d'etre heureuse! lifting assuré!!mais....
et moi aussi je n'ai jamais mieux travaille que dans l'urgence!là je vis je vibre....et je m'effondre ..apres...mais ravie!
bisous

Leiloona a dit…

La parole est indispensable, oui ... malheureusement nous prenons de moins en moins le temps de parler, d'arrêter nos tâches quotidiennes. Les phrases raccourcissent, le vocabulaire rétrécit comme une peau de chagrin. Bientôt nous redeviendrons des hommes préhistoriques ne parlant que par onomatopées.


Humf' ! Arghh ! Mmmmééééé ! Waaaaaaw !



Merci pour ce billet, Lolo mais pas du tout lologorrhée.

Je danse sur un fil a dit…

Diane, ma Diane, je vais faire comme la blondinette gynéco, si tu savais comme je comprends ce que tu écris.
Je sais que vieillir est plein d'étapes et qu'elles sont douloureuses, je voudrais reprendre à mon compte ce que feu daddy disait si bien en parlant de son cancer "il faut garder sa capacité à s'indigner, pas à se résigner". La lutte fait partie de l'indignation et pour

l'instant, je n'ai pas d'autre moyen. je pense qu'effectivement pire que le ramollissement des chairs, ce sera celui de l'esprit, mais le saurais-je ? Ne ferais-je pas comme Madame Sel, ma si jolie petite voisine partie dans son alzheimer ?
Quant à la honte dont tu parles Diane, là aussi, je te comprends, mais ce n'est pas tant par honte qu'on fait cela, que de préserver ceux qui nous sont proches,il est peut être même possible que nous ayons peur de la contagion, la vieillesse est une maladie terriblement contagieuse.
Je t'embrasse fort ma Diane, matanotre Diane. ;-)

Callo, oui, fangio sur l'amour, c'est l'élixir de jouvence qui gomme toutes les rides, bien spur qu'il faut éviter de se laisser tomber comme une vieille pelure d'oignon et ma foi se crémer, s'oindre un peu tous nos centimètres de peau ne fait pas de mal, c'est se respecter aussi, je trouve.
Tant que tu aimeras tu resteras jeune, tant que tu vibreras, la vie vibrera pareillement, à mes yeux, ça n'a pas de prix, ça fait reculer la mort et les outrages du temps. En gériatrie, chez nous,il n'est pas rare que certaines amours naissent et s'épanouissent, ceux qui s'aiment se distinguent aisément des autres, ils rient, sont joyeux et ont vingt ans, je trouve toujours cet exemple aussi tendre que parlant.
Reste la question des enfants que nous ne ferons plus, ma foi, je sais, c'est terrible comme point final mais j'ai gardé intacte, mon amour des bébés et plus généralement des enfants, je n suis donc pas aigrie, j'ai tous les espoirs de ne pas virer cornichon au vinaigre, toi aussi ma Callo !
Aime et ne t'occupe pas du reste ;-)
Je t'embrasse fort.

Leiloo, tu es dans le rang des jeunes et doués et beaux, tu peux y aller franco, tous les feux sont au vert, je te souhaite une vie merveilleuse avec plein de couleurs dedans et des rires à foison, à mon avis, tu sembles sacrément bien partie et pour les onomatopées, en ce qui me concerne, je ne comprends que celles que j'énonce, sinon je fais répéter ;-) ah et pis tu sais, j'ai été bien dressée ;-) j'entends encore ma tante "fais des phrases s'il te plait", qu'est ce que tu veux, on ne se débarrasse pas de son éducation ;-)
Gros gros baisers ma Leiloo