mardi 12 août 2008

Histoires de chiens

Ca s'est passé un dimanche mais pas au bord de l'eau.
Je n'avais pas de robe blanche, je me cramponnais à mon sac de croquettes de 25 kg et je tâchais de garder la colonne vertébrale dans l'axe.
Une fois par mois, je dépose mon offrande aux grilles du refuge et je me sauve comme une voleuse. J'entends les jappements derrière les grilles, ça me met les sens à l'envers, je repars à l'envers aussi mais je ne sais pas faire autrement.
Pourquoi ce dimanche là, mon oreille a-t-elle perçu un jappement pas comme les autres ? Une longue plainte aiguë, des pleurs de bébé, une effarante mélopée, j'ai accroché la poignée de la porte et voulais m'en aller quand une dame est arrivée.
"vous voulez entrer ?
- non, non, je ne fais que déposer les croquettes, mon chien m'attend, mais dites, qui entend-on de la sorte ?
La dame prête l'oreille et me répond que c'est une petite chienne qu'on a amenée il y a peu, personne ne connait son histoire, c'est la fourrière qui l'a déposée là. La dame dit que cette petite chienne se mutile.
??? se mutile ??? Horreur !
La dame se fait insistante et me dit que je peux rentrer si je veux, j'essaie de toutes mes forces de résister, peine perdue. Je dis que je vais juste aller faire un petit câlin à la petite chienne et m'en aller bien vite.
Accord conclu, les grilles s'ouvrent.
Je regarde droit devant moi, mon dieu, ces yeux de chiens malheureux, j'ai honte, j'ai mal, je ne veux pas en caresser un seul, ce serait comme lui promettre un avenir meilleur et je ne peux pas promettre ces choses là, je fonce direct où me conduisent mes oreilles et je la vois. Elle est là.
Ses yeux ! oh ses yeux !
Elle pleure, je jure qu'elle pleurait. Elle s'est creusé un trou au dessus de la queue, de la valeur d'une phalange, mes doigts s'ouvrent à travers les barreaux, elle vient me les lécher, je ne peux pas la caresser confortablement, elle trouve d'instinct l'angle où mes doigts parcourent un peu son échine. Je passe l'index sur ce trou béant, j'ai mal pour elle.
Ca y est, c'est moi qui pleure.
La dame vient vers moi, elle m'explique un peu ce qui se passe, elle me demande si je veux l'adopter, je me détourne brusquement, je ne peux pas l'adopter, j'ai déjà un chien, un gros, j'habite un appartement, je ne peux pas, non, non.
A moins que ?
Je dis à la dame que je dois d'abord en discuter avec mon fils, elle comprend.
Je rentre dare-dare, j'explique sommairement la situation à Clément, lui ne fait ni une, ni deux, il court à la voiture et me dit qu'il n'y a plus aucune hésitation à avoir. "On la prend maman !" J'admoneste mollement ce qu'il me reste de raison, alors que dans un coin de mon esprit, je sais très bien que cette petite chienne fait désormais partie de la famille.
Retour au refuge.
La mère, le fils, debout, devant la cage.
Clément a droit à un numéro de séduction incroyable, une danse du crabe mâtinée d'oscillations orientales, mais ce sont bien mes yeux qu'elle cherche du regard.
La dame revient avec un sourire accroché à ses lèvres : "Alors ? " dit-elle
- alors, elle vient avec nous, répondons nous dans un bel ensemble.

En réalité, nous ne pourrons définitivement l'adopter que dix jours après, elle n'est encore ni tatouée, ni vaccinée. Nous vivrons dix jours d'impatience, de frétillements, de projets, d'angoisses aussi.

Dix jours après.
Nous avons une bonne heure d'avance au rendez-vous fixé. Le carnet de santé indique qu'elle s'appelle "Viola", un nom que je trouve terriblement déplaisant. Violette eût été parfait, mais Viola, j'y vois moi, une mauvaise combinaison, je n'aime pas ce verbe ainsi conjugué.
Ni Clém, ni moi ne mouftons devant la dame mais à peine a-t-elle tourné les talons que nous décidons d'un commun accord de la débaptiser illico.
Clément planche et me propose un "Gaïa" sonore, Gaïa, la Terre-Mère, un nom de déesse, le petit est très calé en mythologie, ça me convient, elle s'appellera donc Gaïa.

Retour à la maison, Bingo lui fait des joies d'emblée, elle est plus circonspecte, nous savons à présent qu'un chien nouvellement adopté a besoin de temps pour se faire à son nouvel entourage, nous le lui laissons. Nous lui indiquons les emplacements cruciaux, l'eau, les croquettes, le coin repos (les coins repos). La demoiselle fait le tour, queue baissée, tête baissée, oreilles baissées, elle ne nous jette pas un regard, nous ignore superbement du haut de sa taille de teckel-pinscher-banane flambée.
Ce manège durera là aussi quelques semaines, mais rompus à l'exercice, très bien coachés par Bingo avant elle, nous laissons tranquillement le charme agir.
Entre Bingo et Gaïa, l'entente est cordiale, si on excepte quelques coups de dents dans les jarrets de Bingo quand celui-ci s'en vient à se montrer un poil trop tenté par les phéromones. De rappel à l'ordre en rappel à l'ordre, Bingo cèdera du terrain à cette Miss à poils durs, et cette freluquette ne tardera pas à presque régner.
Presque !
La duègne veille !

à suivre...

7 commentaires:

Diane a dit…

Je lis les yeux pleins d'eau en m'imaginant tous les autres que je n'ose non plus aller voir dans la Spam d'ici.
Je lis l'histoire de Gaïa qui se mutilait de peine et j'ai la gorge nouée.

Vivement la suite de Bingo et Gaïa.

Leil a dit…

Que dire ?

L'histoire de Gaïa est aussi touchante que celle de Bingo.

Près de chez moi, il y a une vitrine avec des chiens ou chats dedans. Ça doit dépendre des arrivages. En plein soleil.
Cette vitrine se remplit au moment des fêtes de Noël et au mois de juillet... ça me fout en rogne de les voir là. Et je ne peux rien faire contre la bêtise humaine.

leschatsdumaquis a dit…

Je ne PEUX pas ce matin lire ce texte ; j'ai effleuré les premières lignes et déjà mon coeur a pris l'ascenseur jusque dans mes talons...

Cela ne m'empêche pas d'être sous le charme de ton blog ; c'est une antre de qualité que je dépose ipso facto dans mes favoris pour revenir bien vite.

Ta bannière et ton texte "de présentation" sont de petits bijoux.

Ronrons doux.

Rose

Je danse sur un fil a dit…

Rose,
Bingo et moi même tenons à te rassurer.
Quand la petite nénette qui occupe "notre" appartement nous a vus dans nos refuges respectifs, elle ne valait pas bien cher. Nous l'avons même entendu proférer quantités d'injures sur l'espèce humaine que notre bonne éducation nous interdit de reproduire ici.
Son fils et elle nous ont adoptés. Au début, crois-le bien, nous étions méfiants, Bingo avait été martyrisé et moi, je ne supportais pas l'isolement et la cage. Mais la petite nénette et son fils nous ont prouvé qu'ils aimaient réellement les animaux, alors Bingo, qui est le plus âgé et qui avait décidé de leur accorder sa confiance m'a recommandé d'en faire autant.

Tu sais Rose, nous avons été des chiens malheureux, c'est vrai, mais aujourd'hui, ce temps n'est plus, je crois même qu'on peut dire de Bingo et moi que nous sommes chiens heureux.
Bon, la petite nénette et son fils ne sont pas tout à fait parfaits mais dans l'ensemble...
Ce que je déteste personnellement chez la petite nénette, c'est la furieuse manie qu'elle a de croire que j'aurais besoin de prendre un bain, JE DETESTE L'EAU !!!!
Rose, nous t'embrassons Bingo et moi.

Gaïa

Alain a dit…

Je connaissais déjà l'histoire mais c'est toujours aussi émouvant de le relire. Pour un chanceux, il y a tant de malheureux.
Ma tribu féline et le colley saluent tes protégés
Bises Lolo

leschatsdumaquis a dit…

Héhé mais "la petite nénette" ne pense qu'à ton bien, Gaïa ; tu pourrais être tout à ton avantage avec une robe de soie.

Je sens bien que tu as débarqué avec ton ami à quatre pattes dans un foyer aimant et vous avez beaucoup de chance tous les deux.

Un autre jour j'irai lire cet article. J'ai eu ma dose d'horreurs contre les animaux en ce moment ; je ne fais pas l'autruche, j'essaie juste de retrouver un peu une respiration acceptable...

Re douceurs du soir.

Rose

Je danse sur un fil a dit…

Ne t'inquiète de rien Rose, il n'y a aucune obligation sur ce blog ;-)
Tiens, viens donc t'asseoir là, je vais nous faire un petit thé ;-)

Je fais fuir tout le monde avec mon lapsang souchong, mais je le trouve tellement booooon.
(pas de thés parfumés chez moi en revanche Rose, tu trouveras du vrai russe, du vrai bergamote, du vrai chine, d'autres variétés de vrais ;-) mais surtout pas de thé machin ou de thé chose aromatisé à ...
Ca ira quand même ?