dimanche 7 décembre 2008

Journal Ralenti

Avertissement au lecteur :
L'hôpital dans lequel je suis n'est pas celui où je travaille actuellement, c'est un hôpital de Bourgogne avant ma mutation dans le sud.
Le chef de bureau dont je parle n'a rigoureusement rien à voir avec celle d'aujourd'hui qui est une chef formidable, ce que n'était pas celle qui l'a précédée.
Autre avertissement de taille, sinon, vous ne comprendrez pas : j'ai eu un ami qui avait subi une trépanation à la suite d'un accident de la route. A son réveil, pour tester ses facultés intellectuelles, il s'entraînait à réciter les tables de multiplication et autres exercices de maths. Cela m'avait tellement marquée que j'en faisais autant aussitôt réveillée, de peur que le tranxène n'ait altéré mes fonctions primaires ;-) j'avais choisi les tables de 7 et de 9 parce qu'elles étaient réputées plus coriaces et je m'entraînais également à trouver des combinaisons avec le mot "mot" quelle que soit son orthographe, la phonétique comptant aussi. J'ai souvent écrit '"maux" pour "mots", je pense que mon acte n'était pas si manqué que cela. Pour un peu à relire le "maugrée", je parierai pour un sens caché...
La 6e page est vierge.


7e page

" J'en ai eu quatre d'emblée ce matin !
- Maux-viette
- Maux-bile
- Maux-gré
- Mare-Maux
J'ai chuté lamentablement sur le 7x9 auquel j'ai répondu comme un seul homme, 72 ! c'est lorsque je suis arrivée au 9x8 que j'ai eu la honte ! Un de mes hémisphères penche dangereusement du côté où il doit tomber.
En me levant ce matin, pour aller pisser, mes règles ont débaroulé, évidemment je n'avais rien prévu. Dans le cabinet de toilettes, je me suis fabriqué une couche de fortune, une espèce de lange de bébé trop mature. J'ai coincé la serviette éponge dans ma culotte, je marche comme une femelle hippopotame et j'ai l'impression de sentir la boîte de conserve. Le sang sent la ferraille, je pue du cul ?
La fille d'Elisabeth(une petite infirmière de neuro que je n'avais pas encore eu l'occasion de rencontrer et qui est la fille d'une collègue)est rentrée dans ma chambre et m'a trouvée sur le lit, je chialais. Elle est gentille comme tout, j'avais taché le drap, elle m'a dit de ne pas m'en faire et elle est allée me chercher un pansement américain, à défaut de patte à cul, ça fera l'affaire.
...................
Je suppose que j'ai dû m'interrompre.

Je sais bien que je suis de traviole.
Ce qui m'intrigue, c'est pourquoi le bas de mon corps fonctionne en pilotage automatique, alors que le haut est complètement ralenti. Deux parties qui sont indépendantes l'une de l'autre, mais pourtant, qui commande à mon génital appareil de balancer le rouge ? le cerveau non ? non, la lune ! Je suis sous influence lunaire sûrement et le cerveau ne peut rien contre la lune.
C'est assez rassurant de se sentir couler, je fais des trucs rocambolesques, si quelqu'un lisait ça ?????? (ce que vous êtes en train de faire NDLR). Tout à l'heure entre la poire et le fromage, le roupillon du matin et le cachou apéritif, je suis allée regarder ce sang qui coulait, y'a pas, ça coule, j'en ai profité pour le goûter d'un index rapide, je voulais vérifier ce goût de fer, en réalité, oui, ça a le goût de fer, c'est du sang, c'est le mien. Quand j'étais petite et que je m'écorchais, je suçais les plaies, personne n'y trouvait rien à redire, si je dis que j'ai goûté le sang de mes règles au psy, il va me cloîtrer ?
Je suis de traviole, c'est sûr.
J'ai dit à papa que j'étais tordue hier, il m'a dit "tordue du boyau ?", je n'ai pas su de quel boyau il parlait. Il est allé voir Juliette (ma petite chienne, en garde chez la voisine de palier), je sais qu'il aurait aimé la garder mais son garde-chiourme déteste les animaux, ça c'est fort ! Papa se flanque d'une grue qui n'aime pas les animaux, pauvre vieux, il n'a jamais su faire les bons choix. Je ne veux pas qu'elle avance un pas ici, elle ne le fera pas, papa a dû la prévenir.
........... (encore une interruption ?)
Loriot (le psy) est passé, il s'est assis sur mon lit, j'avais l'air con je crois, j'avais mis des socquettes roses, il m'a rassurée, il dit que je ne suis pas de traviole. Il dit que l'angoisse prend sa source à des origines très personnelles et parfois insoupçonnées, la Loire aussi prend sa source au Mont Gerbier de Jonc, mais qu'est ce que je raconte ?
Il est sympa Loriot, il a des petites lunettes à la Gandhi. Je lui ai dit que j'étais fatiguée et honteuse de l'être, je ne fais rien de rien. Je n'ai pas parlé de mes exercices mentaux, j'ai quand même la trouille qu'il m'étiquette et qu'il me range dans son placard d'hiver.
Quel temps fait-il ?
Bilou(Clément) m'a écrit une petite carte, il me prépare un jeu avec des cartes, certaines sont gagnantes, d'autres pas, il m'expliquera la règle mais il me laissera gagner, et ben...
Je n'arrive pas à penser à Clem, ça m'indigne, ça me révolte, je suis une mauvaise maman, je ne fais rien comme tout le monde, je pense à mon chien, ça n'est pas très normal.
Je pense au réveil et après, j'ai l'impression de ne plus penser, là-haut, c'est un inextricable fouillis de trucs insolites et je ne sais pas trier le bon grain de l'ivraie.
Maryline va me faire passer des affaires de toilette et un bouquin, je ne peux pas lire mais je peux essayer, papa ira récupérer ça au bureau, pauvre papa, je lui en fais voir, il se farcit plus de cent kilomètres aller et retour pour une conversation de loqueteux, je me sens misérable.
J'ai envoyé promener la vendeuse de forfait téloche, mais qu'est ce qu'elle croit ? j'en veux pas de sa télé, je dors tout le temps, elle vole les patients de neuro voilà ce qu'elle fait, y'en a pas un qui soit capable de suivre un programme et elle arrive avec sa gueule enfarinée pour nous vendre de la pub, crétine !
Demain, c'est quel jour ? Putain, mais c'est pas croyable ça de pas savoir quel jour on est, si encore je pouvais penser que je suis à l'état de chrysalide, mais je suis une espèce de chose avachie, j'ai le derrière du crâne tout raplapla, des cheveux qui ressemblent à du foin, dans le coaltar la plupart du temps, une diva quoi !
......
Jojo et Danielle (des collègues) sont passés, bravant l'interdiction de visites qui n'existera plus la semaine prochaine m'a dit Cécile (la petite infirmière). Jojo m'a déposé un baiser sur le front, Danielle m'a bisée, je devais être très croquignolette. Les fleurs c'est eux ! Danielle m' a dit que Calmant (la chef) avait demandé si elle pouvait me rendre visite, alors là, j'ai eu un sursaut, qu'elle vienne, je l'étripe ! Tu comprends, déjà qu'avec un nom qui fait des centenaires, elle a pas fini de nous faire chier, je refuse catégoriquement qu'elle vienne, je la maudis, qu'elle aille se faire foutre, qu'elle crève (le lecteur aura vite fait de comprendre qu'entre Calmant et moi, ça n'était pas l'entente cordiale).
J'ai dit à Jojo que j'aimerais bien qu'il m'amène un truc d'enfants, le truc qui fait des bulles avec de l'eau savonneuse.
Voilà, j'en suis là.
C'est pas gai,
C'est pas franchement triste non plus,
Je ne sais pas ce que c'est.
Je ne veux pas de visites la semaine prochaine.
Je ne veux pas qu'on me pique mon temps, c'est mon temps, je le perds, il est mort.
Tiens quand le neuro passera, je lui chanterai "Hey, sugar, take a walk on the wild side", est-ce que les neurologues étudient Lou Reed à la fac de médecine ?"

Edward Hooper "Chambre d'Hôtel" (1931)

11 commentaires:

SaraCaline a dit…

Les mots me manquent...
Tes maux sont comme tout ce que tu racontes à chaque fois avec justesse, tu es une belle personne.

J'avoue, j'ai un peu mal au ventre à te lire, je somatise... et je me souviens ...
Merci pour cette confiance.
♥ ♥ ♥ ♥ ♥ ♥ ♥ ♥ ♥ ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

Leiloona a dit…

Oui, merci pour cette confiance.

Je me demande comment tu vis cette réécriture ? (Puisque tu dois tout retaper)
Quand je relis des choses écrites il y a longtemps, j'ai toujours le passé qui me rattrape ...

Je danse sur un fil a dit…

Comme vous, le passé me rattrape. parfois, j'ai envie de sourire à la relecture et souvent, je ne souris pas. J'ai des envies de pseudo-écrivain, si je m'écoutais, je rectifierais certains passages mais alors, je serais dans le mensonge. C'est livré tel quel, tel que je l'ai vécu il y a bientôt douze ans.
C'est moi qui vous remercie toutes les trois de me lire avec une telle attention, sans juger, ça compte énormément pour moi.
Je vous embrasse les filles.

Diane a dit…

Ouf j'ai les larmes aux yeux de te lire, de lire tes interrogations a propos de Clément et du chien auquel tu penses.
Si tu t'étais mise a penser a Clément uniquement, a ce moment Lolo, ça aurait fait si profondément mal que tu ne pouvais pas le faire. C'était moins douloureux de penser a la petite chienne a ce moment là.
Il est si attendrissant avec son petit jeu inventé ton fils.
Tes mots me piquent partout et je me gratte, tu écris si bien; bon diou que c'est vivant. Je n'arrive pas a quitter ce blog qui me pénètre jusqu'au coeur en traversant les os et la cage de peau.
Quelle incroyable écriture tu as.

Diane a dit…

Leil, pour moi les choses écrites dans le temps m'étaient insoutenables et j'ai brûlé 30 gros cahiers dans une crise...
Je ne regrette rien.

Claudius a dit…

"C'est moi qui vous remercie toutes les trois de me lire avec une telle attention, sans juger, ça compte énormément pour moi."

Elles ne sont pas que 3 à te lire.
J'imagine si tu avais eu l'outil "blog" à cette époque. Penses-tu que cela aurait changé quelque chose ?

Je danse sur un fil a dit…

Ah, excuse moi Claudius, je t'avais oublié. Merci de me lire toi aussi dans le même esprit que les amies filles.
Si j'avais eu l'outil-blog ? je ne sais pas, honnêtement je ne sais pas. J'ai encore besoin du papier et du crayon parce que l'outil informatique justement ne me permet pas tout et pas de me lâcher complètement. C'est la raison pour laquelle j'ai toujours des tas de cahiers noircis que mon fils découvrira peut être à ma mort (?) Qu'il les balance, c'est sans gravité, mais j'ai besoin de ce contact papier-peau.
J'ai toujorus écrit sur des cahiers dans les moments que j'ai considérés comme forts et cela continue malgré le blog.
D'ailleurs le blog, s'il me ressemble, n'est qu'une petite partie de moi, alors que le cahier en est une grande.
Je pense malgré tout, après cette longue explication que si j'avais bénéficié de l'outil blog, j'aurais livré un seul quart de ce que j'ai confessé à mon cahier.
J'aurais probablement fait des coupes franches et édulcoré le tout. Voilà, ça y est j'y suis, le papier me permet la totale sincérité, l'outil informatique non !
Je t'embrasse Claudius

Diane a dit…

Idem pour moi et l'outil informatique en fait.
Non il ne permet pas tout et il y a trop de yeux.. et je ne fais plus de blog non plus.
J'ai aussi un cahier énorme, beau. Quand tout déborde je remplis une page mais je me demande s'il ne prendra pas le même chemin que les autres dans le foyer!!!!

Je danse sur un fil a dit…

Non, Diane, garde ton cahier, ne le jette plus au feu, c'est important cette part de soi qui reste là. Lorsque j'ai dû déménager la maison de ma tante, j'ai retrouvé ses cahiers de philosophie, ça m'a soufflée ce qu'elle disait d'elle au détour d'un devoir ! C'était un legs supplémentaire et pas des moindres.
Mes cahiers, je les écris à la volée, le "Journal ralenti" est le premier que je livre à un public (petit mais averti), je n'en ai jamais eu l'envie auparavant, ils étaient mes petits secrets. Je ne les cache pas, mais quand je fais un grand ménage de papiers à balancer, je pose le doigt dessus, comme ils ont tous une couverture différente, je sais qui ils sont, parfois, j'en prends un, je lis et je me souviens, j'ai de la tendresse finalement pour ce temps écoulé, j'étais là, j'ai vécu ça et c'est bon. Garde le ton cahier, un jour des petites mains s'en empareront et liront qui tu es et ils en ressortiront grandis et meilleurs.

Claudius a dit…

Ce que nous "donne" Laurence au fil des jours prouve bien qu'il faut les garder ces cahiers.

Pour soi, même si parfois il peut ne pas être agréable de s'y plonger, mais pour les autres également.

Je ne sais pas ce qu'en fera ton fils, mais avant de les jeter, s'il les jette, il les lira.

Je danse sur un fil a dit…

Merci Claudius, merci à vous tous.
Il n'y a plus guère de pages à lire du Journal Ralenti mais il reste tant à vivre.